Le tueur d’Oslo;un jihadiste anti-jihadiste(4ème partie)

          (Les précédents articles à propos de Breivik sont ici : première partie, deuxième partie, troisième partie)

          Anders Breivik s’identifie avec les jihadistes jusqu’à prôner les mêmes moyens de préparation individuelle, les mêmes objectifs théologico-politiques (une sorte d’Europe chrétienne à structuration califale) et la même eschatologie sacrificielle.

ABB défend tout d’abord l’utilisation d’une sorte de dissimulation stratégique qui est identique à la takkiyya. C’est ce qui lui a permis de ne pas être identifié et neutralisé à temps. « Je n’ai jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui et je ne trouve pas problématique de cacher à tout le monde mon véritable agenda idéologique. Pour tous ceux que je connais, je suis un modéré de droite et non pas un combattant de la résistance. » (p.855).

Pour les moyens matériels, il conseille « Si les activités criminelles sont la seule option possible pour toi, sache ceci : il est politiquement et stratégiquement justifié d’ « exproprier » des ressources si cela finance le combat armé. C’est le critère premier qui distingue les guérillas urbaines des criminels de droit commun. Les criminels volent pour leur seul profit, alors qu’une guérilla de résistance urbaine exproprie en vue de servir son peuple et le pays. » (p.849) Cet argument est exactement celui utilisé par les bandes de fanatiques musulmans pour extorquer des fonds aux pauvres gens qui n’avaient pas demandé qu’on s’intéresse tant à leur avenir (voir l’exemple tragique de l’Algérie).

Mais le calque des méthodes jihadistes va jusqu’aux techniques de manipulation mentale. Il écrit : « Etre un Chevalier Justicier n’est pas donné à tout le monde. (…) Tu dois dépasser des défis psychologiques difficiles au début, et faire un petit bilan mental chaque jour jusqu’à ce que l’opération soit terminée. (…) Se dédier au martyre n’est pas quelque chose que tu décides soudainement de faire, mais c’est un processus qui prend du temps et demande des efforts et de l’introspection. (…) Je fais un bilan mental tous les jours en méditant et en philosophant. (…) Cela consiste en une promenade quotidienne d’une quarantaine de minutes en philosophant idéologiquement/en m’endoctrinant moi-même et en simulant mentalement l’opération à venir, tout en écoutant de la musique qui m’inspire et qui me motive. (…) Cet exercice ou rituel quotidien me maintient motivé à fond, et recharge mes batteries. (…) Acquérir les capacités/rituels de nous motiver nous-mêmes et d’être capables de suivre ce rituel quotidiennement est peut-être l’aspect le plus essentiel de notre combat dans la phase 1. Une des raisons pour lesquelles les musulmans sont si efficaces dans le combat de guérilla est qu’ils se maintiennent motivés en priant cinq fois par jour et en récitant des sourates du Coran qui les motivent. » (p.855)

Cela montre toute la religiosité d’ABB : la seule chose qui compte pour lui dans la religion, c’est ce que celle-ci peut lui apporter comme soutien pragmatique pour son bien-être personnel. Il y a beaucoup plus de New Age dans son utilisation de la religion que de « christianisme fondamentaliste ». Un véritable chrétien ne pourrait pas écrire que « si la prière t’apporte une stimulation ou un apaisement mental, prier est la chose la plus pragmatique. » (p.1346) La prière chez Breivik, c’est du même acabit que la prise de stéroïdes, ou l’écoute de la « musique qui inspire » : une technique de mieux-être.

Comme les jihadistes qui demandent aux « mécréants » de se convertir à l’islam avant de perpétrer leurs attaques, de même ABB demande aux « marxistes culturels/multiculturalistes » de capituler et de se convertir au « conservatisme culturel » avant le 1er janvier 2020. (p.795)

Concernant le martyre, il copie encore les jihadistes, en faisant revivre pour son usage, la théorie des Indulgences, dans un sens oubliée depuis la première Croisade. Ainsi il croit que tout « Chevalier justicier » de son acabit, est en quelque sorte pardonné par avance de toute mauvaise action ou péché qu’il pourrait commettre avant son « opération martyre ». Il écrit : « La quantité de grâce et de bonne volonté divine générée lors de ton sacrifice total (dans l’opération martyre) sera si abondante que cela annulera et effacera tout péché mineur ou majeur que tu auras commis avant l’opération. » (p.856) Cela est symétrique à la croyance musulmane selon laquelle le guerrier qui meurt en défendant l’islam va directement au paradis, quand bien même il aurait été un pécheur invétéré auparavant. Sans entrer plus dans le détail de son bricolage, qui n’a que l’air mystique, il suffit de dire que sa compréhension de la théorie catholique des Indulgences lui est complètement personnelle.

L’imitation des fous d’Allah sur ce plan est consciente, car ABB écrit « Il est essentiel d’honorer les héros vivants de notre cause et de s’assurer que les martyrs tombés pour elle soient commémorés. (…) Le monde musulman est un bon exemple. Honorer et commémorer les jihadistes a été institutionnalisé depuis des siècles et implique même une compensation financière pour la famille de chaque martyr. (…) Nous devons faire la même chose. » (p.1079)

Toutes ces citations suffisent à montrer le caractère mimétique du délire d’ABB. Les articles de Jean-François Mayer précédemment invoqués explicitent assez clairement d’autres points pour ceux qui veulent plonger encore plus dans le détail de ses rêves.

J’aimerais à présent critiquer le fond du diagnostic d’ABB sur la situation européenne. Il attribue l’islamisation de l’Europe au multiculturalisme, qu’il assimile à un suicide de l’Europe. Ce diagnostic, que d’autres personnes, nullement délirantes, posent aussi, doit être critiqué parce qu’il entretient une confusion indue entre société et culture. Voici des précisions absolument nécessaires pour le développement du débat autour de l’impact de islam sur la société européenne.

            « Si la notion de société comporte une base objective et des réalités matérielles qui ont leur poids (le milieu physique, l’espace, le temps, le nombre d’hommes, l’état des techniques) et est donc soumise à des contraintes matérielles dont l’ampleur varie avec les ressources techniques, elle organise surtout des rapports de force entre les hommes (sexes, groupes, professions, spécialités, classes, nations). Les découpages sont grandement culturels, mais la force pratique des entités conçues tient à leur capacité à enclore et à fixer des forces dont la présence matérialise la société. Elle doit faire face à la violence, à la guerre, à la mort, elle est traversée de conflits structurants. Elle obéit à des durées différentes, dont certaines, très longues, passent inaperçues.

La culture est différente, elle est dépendante de la main et du gros cerveau, de l’outil et du langage, de la machine et de la création de mémoires artificielles et de mémoires collectives. Elle est donc sous la dépendance de la société : l’apprentissage par imitation et transmission est par définition social, certaines machines ne sont concevables et activables que si un groupe y consent, etc. Mais en même temps, elle déborde la société. En reposant sur le langage ou la pensée symbolique, en transposant ses techniques en valeurs symboliques et intellectuelles, elle décolle de la société et même du monde environnant et est liée à l’imagination et autant soumise au principe de plaisir que de réalité. (…)

Le propre de la culture, c’est d’ajouter, voire de substituer l’imaginaire et le symbolique au réel, et de les recueillir et de les mixer dans les réseaux de sens qui font les systèmes symboliques dotés d’une relative autonomie, alors que la société reste toujours soumise à des contraintes de survie, à la pression du milieu, aux données quantitatives, aux rapports de force, au possible du moment historique. (…) La société athénienne est morte pour tout le monde. Elle ne nous touche que par ce qui a vécu de sa culture et nous adresse d’incomplets messages. Déliée de son empire, de ses trirèmes et de son esclavage, la culture d’Athènes gagne en universalité. »

C’est au sociologue des religions Camille Tarot que j’ai emprunté tous ces éclaircissements. (1) Ailleurs, ce professeur précise : « Les sociétés ne peuvent pas s’exporter sans conflits lourds, les cultures si. Si vous voulez une comparaison en effet frappante, c’est la différence qu’il y a entre exporter la culture américaine par le Net qui est un succès mondial et exporter la démocratie en Irak, dont tout le monde attend encore les résultats après combien de morts ? (…) C’est l’absence de cette distinction qui obère tant la thèse de Huntington sur le choc des civilisations, puisqu’il traite les cultures comme si elles étaient des sociétés, aussi défensives qu’elles ! Il faut, au contraire, (…) penser la contradiction qu’il y a entre culture et société et que l’on peut résumer ainsi dans une première approximation : une société est par nature centripète, même ou surtout quand elle s’étend, une culture est par nature centrifuge et d’autant plus qu’elle se détache de sa société d’origine. Dans la religion, le sacré, bien qu’extensif à cause des énergies qu’il contient, est centripète, le rite assure ce retour au central.

Le symbolique est bien plus centrifuge par la dynamique même du sens, (…). Dans combien de religions, Dieu est vide ou une place absente sans que les représentations s’effondrent ? C’est parce qu’elle est centrée qu’aucune société n’est et ne peut être universelle, même ou surtout pas un empire mondial. Et malgré leur ethnocentrisme qui est l’effet entre autre de leur inscription sociale, il y a de l’universel dans toutes les cultures, même dans celle de la plus oubliée des petites tribus. En tout cas, le contact des sociétés et des cultures dans des systèmes impériaux romains ou anglais ou dans la mondialisation actuelle aboutit nécessairement à un certain choc des sociétés en même temps qu’il crée un immense appel d’air pour des fusions et des délocalisations culturelles, bien plus rapides et plus intenses que celles de nos industries dont la base sociale est plus lourde. » (2)

Avec l’islam, nous n’avons pas à faire à un choc des civilisations, ni à un choc des cultures. Ce n’est pas le multiculturalisme qui pose problème, c’est le « multi-sociétalisme », autrement dit le communautarisme. L’islam, de par sa spécificité de religion prosélyte de la Loi, œuvre en vue de refonder une société distincte à l’endroit où ses fidèles se trouvent, dans la mesure où « le rite assure le retour au central ». La religion/culture musulmane se distingue de la religion/culture des chinois par exemple, dans la mesure où cette dernière ne fera pas apparaître une société parallèle, là où des chinois migrent. C’est parce que « la société reste toujours soumise à des contraintes de survie, à la pression du milieu, aux données quantitatives, aux rapports de force » que certains Européens peuvent avoir l’impression que leur société est mise en danger par le développement sur le sol européen de la religion musulmane, institutrice d’une société musulmane. C’est cet aspect fondateur d’une socialité à part que les pouvoirs publics doivent traiter dans leur rapport à l’islam.

Le multiculturalisme est un fait observable et indéniable : les contenus culturels n’ont jamais circulé aussi vite qu’aujourd’hui d’une extrémité du globe à l’autre. Mais le multi-sociétalisme est une illusion. On peut aimer la culture des autres, mais on ne peut pas vivre dans deux sociétés à la fois. Et l’on est parfaitement en droit de vouloir sauvegarder sa société, dans le respect des cultures des autres. Que les politiques ne veuillent pas prendre en compte la modification des rapports de force, due aussi à la pression migratoire sur l’Europe, est un aveuglement qu’ils commencent à payer ! Qu’ils accusent de racisme ou d’intolérance à la culture de l’autre, ceux qui veulent sauvegarder leur société, est criminel.

 Radu Stoenescu

 (1)   Le symbolique et le sacré, Ed. MAUSS/La découverte, Paris, 2008, p.688-689

(2)   Religion, faut-il avoir peur de qui et de quoi ?, Quelques remarques sur les critiques de François Gauthier sur Le symbolique et le sacré, Revue du MAUSS permanente, 7 novembre 2008

 

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